[2/3] Accord UE-Mercosur : volaille de chair et viande bovine, des intérêts à défendre

La conclusion d’un accord de libre-échange avec le Mercosur exposerait les filières volaille de chair et viande bovine européennes à une hausse des importations, principalement d’origine brésilienne. Une perspective d’autant plus critiquable que les gagnants de cette situation seraient les principaux acteurs agroalimentaires mondiaux.

Comme nous l’avons vu dans notre premier article, le commerce international est régulé par un cadre multilatéral (les accords de l’OMC) et divers cadres bilatéraux (les accords de libre-échange – ALE). Depuis une vingtaine d’années, ces derniers gagnent en importance.
Championne dans le domaine de la ratification d’ALE, l’Union Européenne (UE) poursuit les négociations pour finaliser l’accord avec les pays du Mercosur. Malgré des oppositions parmi les États membres, cet accord mérite une analyse approfondie basée sur la méthode de saturation des contingents (cf. notes en fin d’article).

Volaille : les débouchés RHD et produits élaborés à surveiller

L’UE a importé 838 milliers de tonnes équivalent carcasse (ktéc) de viande de volaille en 2023, soit 6 % de sa consommation et saturant les contingents ouverts à 95 %. Le Brésil, l’Ukraine, le Royaume-Uni et la Thaïlande représentent 90 % de ces importations.

Le Brésil, principal producteur de volaille du Mercosur (14 millions de tonnes – Mt), surpasse largement l’Argentine (2,1 Mt). La filière brésilienne est très compétitive avec des coûts de production du poulet sortie abattoir inférieurs de 25 % à la moyenne européenne. La majorité des exportations brésiliennes vers l’Europe sont des filets destinés aux marchés en croissance de la restauration hors-domicile (RHD) et des plats préparés.
L’accord UE-Mercosur prévoit une augmentation progressive des contingents de 180 ktéc sur six ans. Compte tenu de la saturation des contingents actuels, cela devrait stimuler sur les exportations du Mercosur. La Commission européenne argue que la croissance de la consommation de volaille en Europe (230 ktéc par an) fera baisser le poids de la volaille mercosurienne dans la consommation totale. De ce point de vue, l’augmentation des importations ne remettrait pas en cause la place de la production européenne sur le marché communautaire.

Cependant, cette hausse des importations inquiète la filière volaille de chair bretonne. Le choix des acteurs industriels dominants dans la région a en effet été de spécialiser la région sur la production de viande à destination de la RHD et des produits élaborés, créneaux justement menacés par les importations brésiliennes.

Viande bovine : un secteur sensible

En 2023, l’UE a importé 838 ktéc de viande bovine (veau compris), couvrant 5 % de sa consommation. Le Royaume-Uni est notre principal fournisseur de viande bovine, mais directement suivi par le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay. Le Mercosur, qui se respécialise depuis trente ans dans les productions primaires, couvre un tiers du marché mondial de la viande bovine. Si la Chine est la principale destination des pièces de viande, l’équilibre matière est assuré par l’approvisionnement du marché européen en aloyaux.

Impacts de l’accord en termes d’évolution des contingents offerts au Mercosur et d’augmentation des exportations du Mercosur par rapport à la période 2014-2017

Dans l’accord UE-Mercosur, la filière bovine européenne est considérée comme « secteur sensible ». La plupart des produits ne verront pas leurs droits de douane modifiés, mais certains seront libéralisés sur quatre à dix ans et de nouveaux contingents à droits de douanes réduits seront introduits.

Une clause bilatérale de sauvegarde serait déclenchable si au moins 50 % des producteurs européens de viandes bovines subissent un « préjudice sérieux ». Toutefois, le faible nombre d’éleveurs européens spécialisés et l’absence de statistiques sur le prix des aloyaux la rend inopérante.

L’image de la viande en jeu


Au-delà des quantités, l’image de la viande en Europe est en jeu : du fait des scandales sanitaires, une part accrue de viande brésilienne sur le marché européen pourrait augmenter la méfiance des consommateurs, d’autant plus en l’absence d’une généralisation de la mention de l’origine des viandes dans les plats préparés et en RHD.

Contrairement à la volaille de chair, la filière viande bovine bretonne semble relativement moins menacée. Alors que les aloyaux brésiliens visent la RHD, la production issue des élevages laitiers se destine aux produits élaborés et le troupeau allaitant approvisionne principalement les boucheries et les GMS. Le risque ne pèse donc pas sur les débouchés, mais plutôt sur les cotations qui pourraient diminuer en cas d’augmentation de l’offre sur le marché communautaire.

Des bénéficiaires de cet accord malgré tout

Les viandes mercosuriennes, plus compétitives, attireraient les transformateurs et les distributeurs européens. Mais à qui profite vraiment cet accord ?

Mathilde Dupré, co-directrice de l’Institut Veblen, souligne dans un entretien donné à Ouest-France en mars 2024 sur le CETA que « entre la moitié et les deux-tiers du commerce international relèvent du commerce intra-firmes ou intra-groupes ». Dans le secteur de la viande, le brésilien JBS, premier producteur mondial, contrôle des entreprises européennes comme Moy Park, qui fournit McDonald’s France via un accord avec la Cooperl. Imaginer de la viande brésilienne dans nos burgers n’est donc plus une hypothèse lointaine.

Dans le troisième et dernier article de cette série, nous étudierons les impacts attendus sur les « intérêts offensifs » de l’Union européenne vis-à-vis du Mercosur, à savoir les indications géographiques et les produits laitiers.


Notes :
Évaluer les impacts d’un accord de libre-échange est complexe tant les variables sont nombreuses. Dans le rapport présenté au Premier Ministre français en 2020 (pour le consulter), qui est la base de cet article, la méthode par saturation des contingents a été adoptée. Pour chaque type de produit, selon le niveau de saturation des contingents existants (non saturés, à la limite de saturation, surpassant la limite), les effets d’une augmentation de la taille d’un contingent ou l’abaissement des droits de douanes n’ont pas les mêmes effets.

Cette méthode offre des indications, mais ne peut pas à elle seule refléter la réalité. Des effets d’aubaine peuvent apparaître : par exemple, la réduction des droits de douanes génère des rentes de contingent que les exportateurs peuvent réinvestir pour développer leurs capacités d’exportation.

Rédigé par William Guillo

Chargé de mission Économie - Emploi, référent alimentation animale, industries agroalimentaires et commerce extérieur

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