Un prix du lait à 560 € en 2035… vraiment ?
Fin 2025, la Commission européenne a produit un document présentant les perspectives de l’agriculture européenne à l’horizon 2035. Dans cette étude, l’organisation envisage un prix du lait européen à 560 €/1 000 litres, sur la base de projections sur la production et la demande. Quelle crédibilité apporter à ce type de projection ?
Pour réaliser cette projection sur le prix, la Commission européenne a posé des hypothèses d’évolution de la production et de la demande, au niveaux européen et mondial.
Une croissance de production limitée
En Europe, la croissance de la production laitière devrait être faible : 0,1 % par an seulement. Elle devrait être tirée par une hausse de la productivité par vache, le cheptel européen devrait en effet diminuer. Le recul du cheptel est déjà une réalité depuis dix ans. La tendance devrait se poursuivre au même rythme, notamment en raison de mesures environnementales qui sont ou devraient être mises en œuvre en Irlande ou encore aux Pays-Bas. En revanche, les gains de productivité devraient être plus faibles que lors de la décennie passée selon la Commission, suivant la logique économique que chaque gain marginal devient de plus en plus coûteux à obtenir.

Une demande européenne et mondiale solide
Parallèlement à la relative stabilité de la production, la consommation devrait continuer de croître sur le continent, passant de 211 kg/hab à 217 kg/hab tous produits laitiers confondus, soit une hausse de 2,8 %. En proportion, la plus forte hausse de consommation sur la décennie à venir concerne la poudre de lactosérum. Celle-ci est prisée pour ses qualités protéiques par une population de plus en plus âgée et de plus en plus soucieuse de sa santé. La consommation de beurre et de fromages devrait aussi connaître une hausse importante. A l’inverse, la consommation individuelle de laits liquides devrait diminuer de 8 % en dix ans.

Au niveau mondial, la demande en produits laitiers continuera de croître, en particulier au Moyen-Orient, en Afrique et dans les pays du sud-est asiatique. Les exportations de l’Union européenne resteront stables au global, mais augmenteront sur les produits à plus forte valeur ajoutée tels que les fromages et la poudre de lactosérum. Au contraire, elles diminueront pour le beurre, minées par un manque de compétitivité sur ce marché.
Ainsi, le rapport conclut que les tensions sur les marchés européens du beurre et du fromage, en raison de la hausse de la demande, entraineront une croissance des prix de ces produits, atteignant des niveaux records à l’horizon 2035. Ces prix tireraient logiquement le prix du lait payé au producteur, qui atteindrait donc 560 €/1 000 litres. Il est important de préciser que cette hausse de prix ne signifie pas nécessairement une hausse de la rentabilité laitière. Elle peut s’accompagner d’une augmentation des charges. C’est d’ailleurs ce qu’indique le rapport pour certaines charges telles que les fertilisants et l’alimentation animale.
Quand les projections étaient moins optimistes
La Commission européenne réalise ce travail prospectif chaque année, pour un horizon de dix à quinze ans. Ainsi, en 2023, elle avait réalisé le même travail pour le même horizon 2035. Pourtant, deux ans plus tard, les hypothèses et conclusions ne sont pas du tout les mêmes.
En 2023, le rapport émettait une hypothèse d’évolution de rendements plus pessimiste, ne permettant pas de compenser la baisse du cheptel laitier. Le rapport concluait alors que la production reculerait de 0,2 %/an, atteignant 147 millions de tonnes en 2035 contre 154 millions selon le rapport de 2025. Par ailleurs, la demande individuelle européenne était estimée stable. La différence par rapport à la projection de 2025 se situe notamment au niveau de la consommation de beurre, qui ne devait pas évoluer. Enfin, la demande mondiale était estimée plus importante à l’horizon 2035, en particulier pour ce qui concerne la Chine.
La Commission estimait donc un prix payé aux producteurs de 500 €/1 000 litres pour 2035. Certes, dans les deux cas la Commission a projeté un prix en hausse, mais avec un différentiel de 60 €/1 000 litres !

Des projections dépendantes de la conjoncture
Ce que cette comparaison nous apprend, c’est que le travail de projection dépend trop fortement de la conjoncture.
Ainsi, le relatif optimisme de la projection de 2025 sur les rendements peut s’expliquer par la très bonne année 2025 sur la production laitière européenne, celle-ci ayant augmenté de 3,5 % par rapport à 2024. Le constat est le même en Bretagne, où la collecte laitière augmente de 3,9 % en 2025, alors même que le cheptel laitier recule de 3,5 %. Les bons prix du lait depuis trois ans ont poussé les producteurs à développer la productivité laitière, notamment via l’alimentation animale. Par ailleurs, les éleveurs ont pu réaliser des investissements tels que l’installation de robots de traite, qui permettent une meilleure productivité sur le long terme.
De même, la conjoncture récente sur le marché du beurre a influencé les projections sur la hausse de la consommation de ce produit. Même constat concernant les projections sur la demande chinoise, revues à la baisse suite à la réalisation de l’enquête anti-dumping chinoise qui a conduit à la mise en place de taxes douanières.
Un marché de plus en plus tendu
Cet exercice de projection de la Commission européenne doit donc être pris avec des pincettes. Les évolutions de la productivité et de la demande européenne et mondiale sont bien trop importantes et incertaines pour permettre d’estimer un prix sur dix ans. Cependant, nous pouvons faire deux constats :
- Quelle que soit l’année à laquelle a été faite la projection, depuis dix ans la Commission estime un prix du lait européen à la hausse.
- Au fil des années, les projections sont de plus en plus optimistes. Par exemple, en 2019, la projection estimait un prix du lait à… 360 €/1 000 litres pour 2030.
Ces constats indiquent que, au delà de la conjoncture, le marché européen du lait est bien de plus en plus tendu. S’il n’est pas possible d’être certain que le prix du lait sera à 560 €/1 000 litres en 2035, il semble donc en revanche peu probable qu’il soit à 360 €, hors éventuelle crise conjoncturelle.