Élevage breton et importations de soja, une dépendance inévitable ? (1/3)

En 2024, plus de 1,1 million de tonnes de soja ont été importées via les ports bretons, dont 71 % provenant du Brésil. Le taux d’autonomie protéique des élevages français s’élève à 75 %. Mais l’autonomie n’est plus que de 43 % pour les matières riches en protéines (essentiellement des tourteaux). Dans ce premier article sur le soja, on s’intéresse aux origines de la dépendance de l’élevage breton et aux problèmes qu’elle pose.

Une protéine végétale aux qualités nutritionnelles imbattables 

Parmi les légumineuses, le soja est la plus riche en protéines (35 %). Le tourteau de soja, coproduit avec l’huile par la trituration de graines de soja, est encore plus concentré en protéines (45 à 50 %). Il dispose d’un profil en acides aminés idéal par son équilibre, avec en particulier une forte teneur en lysine, acide aminé essentiel. Il est utilisé en complément de la ration en céréales qui, particulièrement le maïs, apportent de l’énergie, tandis que le soja apporte les protéines.

L’élevage de volaille et l’élevage de bovins en France mobilisent chacun 44 % du soja (figure ci-dessous). De son côté, l’élevage porcin a déjà fortement réduit son utilisation ces dernières décennies. Dans la ration bovine, particulièrement en laitier, le soja se trouve dans les aliments concentrés, minoritaires mais essentiels dans la ration (moins de 10 %), avec un effet positif sur la production de lait et sa teneur en protéines. Chez la volaille, le tourteau de soja représente une part bien plus importante de la ration, plus d’un quart. Le contenu en acides aminés est en effet bien adapté aux besoins de la volaille.

En Bretagne, les tourteaux de soja représentent au global 14 % de la ration des animaux d’élevage. La région représente ainsi plus d’un quart de la consommation de tourteaux de soja du pays.

Diagramme des flux de soja en France en 2020

Source : « Analyse des flux de matières premières en alimentation animale en France », GIS Avenir Élevages, 2020

Une dépendance qui résulte d’accords commerciaux  

  • Début du XXème siècle. Le soja, légumineuse originaire de Chine, est identifié par des agronomes américains comme une plante d’intérêt pour nourrir l’élevage. La production américaine se développe.
  • Plan Marshall. Les envois américains de tourteaux de soja font partie du programme d’aides à l’Europe. Le soja arrive alors dans les élevages européens.
  • 1962. Avec les accords commerciaux du Dillon Round, les États-Unis obtiennent de la Communauté Économique Européenne une exemption totale de droits de douane sur les oléo-protéagineux et tourteaux. C’est une contrepartie à la mise en place de la PAC et de la protection du marché européen des céréales. L’Europe peut protéger ses marchés en céréales, mais doit accepter en échange une ouverture totale au soja américain.
  • 1973. Suite à une sécheresse historique et des mauvaises récoltes, les États-Unis décrètent un embargo sur les exports de soja. L’Europe fait alors les frais de sa dépendance. Avec un premier Plan Protéines en 1974, la France développe ses capacités de trituration.
  • 1993. La PAC change de modèle pour des aides directes. Avec l’accord de Blair House, les États-Unis obtiennent de l’Europe une limitation de la surface subventionnée d’oléo-protéagineux à 5,1 M d’ha.
  • 1996. Alors que l’Europe avait développé le recours aux farines animales comme source de protéines en alimentation animale, la crise de la vache folle mène à leur interdiction. L’Europe diversifie son approvisionnement en soja en Amérique du Sud, où la production se développe (voir figure ci-dessous).

Ayant peu développé sa production d’oléo-protéagineux, l’UE importe aujourd’hui plus de 30 Mt de soja par an pour nourrir les animaux d’élevage. Malgré son solde commercial agricole positif, l’UE est importatrice nette de protéines (-26 %), d’après des calculs de l’IDDRI.

Un marché mondialisé et volatil dominé par le soja OGM

En 2024, la France importait 3,1 millions de tonnes (Mt) de tourteaux de soja et 630 000 t de fèves de soja brutes. En prenant un rendement moyen du soja de 3 t/ha, on importerait l’équivalent d’environ 1,5 M d’ha de soja en France, soit presque la SAU bretonne (1,6 M d’ha). Toutefois ces importations ont baissé, depuis un pic à près de 5 Mt dans les années 2000 (figure ci-dessous).

Le Brésil reste de loin le principal fournisseur de la France, avec plus de 60 % des importations de tourteaux, suivi par l’Argentine (entre 10 et 15 %). Les États-Unis exportent surtout des fèves de soja brutes, triturées en France et notamment à Brest et Montoir. La quasi-totalité du soja cultivé sur le continent américain est génétiquement modifié ; l’offre non OGM reste minoritaire sur le marché mondial.

Le soja est particulièrement sujet à la volatilité des prix. En témoigne la bataille commerciale entre la Chine et les États-Unis en 2025. La Chine, ayant diversifié son approvisionnement en Amérique du Sud, a momentanément cessé tout achat de soja aux USA. Elle représentait la moitié des débouchés des cultivateurs du Midwest. De quoi motiver Trump à relancer les négociations commerciales avec la Chine, qui ont abouti en octobre 2025.

Échanges mondiaux de soja en 2018

Source : Rabobank

Par ailleurs, dans un contexte de rapprochement des deux puissances agricoles, l’Union Européenne augmente ses approvisionnements en soja auprès de l’Ukraine. La production ukrainienne grimpe en flèche : elle produit en 2024 deux fois plus de soja que l’ensemble de l’UE.

Un poste important dans l’empreinte carbone des élevages

La demande croissante de soja pour nourrir les élevages mondiaux pousse à rogner sur la forêt amazonienne. Ce qui contribue à un lourd bilan carbone de l’alimentation au soja du bétail, estimé à 2 kg CO2/kg de tourteau (base de données GLFI, moyenne pour les tourteaux importés en Europe). Entre 60 et 70 % de l’impact carbone des filières d’élevage s’explique ainsi par leur alimentation.

Le Règlement européen contre la déforestation importée (RDUE) vise à garantir que le soja importé en Europe n’a pas causé de déforestation, avec des exigences fortes de traçabilité jusqu’à la parcelle de production. Alors qu’il devait s’appliquer au 30 décembre 2025 après un premier report, son application est à nouveau reportée d’un an. Pour autant, les industriels français de la nutrition animale ont anticipé la réglementation, en s’engageant à travers la Charte Duralim pour 100 % de soja non déforestant en 2025.

La déforestation évitable ?

La déforestation est-elle pour autant évitée ? Si seule l’Europe a l’exigence d’un soja garanti sans déforestation, il suffit d’exporter le soja des parcelles déforestées à d’autres pays… Il est donc peu probable que l’engagement de l’UE ait un impact fort sur la déforestation, à niveau égal de demande mondiale en soja. Ajoutons qu’en janvier 2026, des industriels brésiliens du soja quittent un moratoire datant de 2006 et jouant un rôle de rempart contre la déforestation…

Le soja américain reste aujourd’hui la source la plus abordable et qualitative de protéines pour nourrir les élevages bretons. La compétitivité de cette protéine importée, résultat d’accords commerciaux historiques avec les États-Unis, a pesé sur la capacité européenne à produire des protéines végétales. Conscients des risques que représente cette dépendance, France et Europe souhaitent améliorer leur souveraineté protéique. Les élevages bretons pourraient-ils se passer du soja américain ? Cette question sera abordée dans un prochain article.