Élevage breton et importations de soja, une dépendance inévitable ? (2/3)

Nous nous sommes intéressés dans un précédent article aux racines de la dépendance protéique de l’Europe, de la France et des élevages bretons en particulier. A l’heure des débats sur la souveraineté alimentaire, nous explorons dans ce nouvel article une hypothèse radicale : l’élevage breton pourrait-il se passer totalement du soja américain, tout en gardant le même niveau de productions animales ?

Une indépendance théoriquement possible

Les bovins sont les plus à même de se passer de soja dans leur alimentation. Une étude de l’Institut de l’Elevage (Idele) affirme qu’avec du pâturage de prairies riches en légumineuses (trèfle, luzerne, sainfoin…) et en remplaçant la moitié du maïs ensilage par des légumineuses fourragères (pois, féverole, lupin, luzerne), il est théoriquement possible de se passer intégralement de soja dans la ration.

En revanche, il semble inenvisageable de remplacer intégralement le soja dans la ration des volailles, au vu de leurs besoins en acides aminés. Toujours d’après l’Idele, il faudrait alors multiplier par quatre la production de soja française, qui s’élève aujourd’hui à environ 400 000 tonnes. Il est aussi proposé d’augmenter l’utilisation de tourteaux d’oléagineux : colza et tournesol.

Par le recours à ces leviers, l’étude conclut qu’il serait possible pour la France de se passer presque intégralement des importations de soja, en maintenant le même niveau de productions animales. En Bretagne, les élevages pourraient ne plus dépendre du soja arrivant par les ports, mais bien s’appuyer intégralement sur les prairies et légumineuses fourragères, ainsi que sur les tourteaux d’oléagineux produits dans l’ensemble du pays.

Les tourteaux d’oléagineux, une alternative déjà mobilisée

On doit la baisse des importations de soja dans les années 2000 notamment au développement de la trituration du colza pour la fabrication de biodiesel (figure ci-dessous). C’est ce qui a permis au secteur porcin, avec des évolutions dans la formulation des aliments, de diminuer fortement son utilisation de soja.

Utilisation de tourteaux en France

Source : Terres Univia d’après FEDIOL

Mais la trituration ne s’est pas développée qu’à partir d’oléagineux français, comme en témoigne l’augmentation des importations de colza, en grande majorité depuis l’Australie. La dépendance ne disparait pas, elle se déplace. La production française de colza avait atteint un maximum dans les années 2010 mais a diminué depuis comme l’illustre la figure suivante.

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Source données : Eurostat

Les acides aminés de synthèse, l’autre dépendance

L’apport protéique des tourteaux de colza et tournesol n’est pas aussi qualitatif que celui du soja. L’aliment doit en effet être supplémenté en acides aminés de synthèse, comme la lysine. C’est particulièrement le cas des aliments pour monogastriques.

Chez les bovins laitiers, des essais menés par la Chambre d’agriculture de Bretagne et l’Inrae concluent que la supplémentation en acides aminés pour atteindre l’équilibre des besoins permet de réduire l’apport en tourteaux de soja jusqu’à 15 %, en maintenant le même niveau de production.

Le problème est que la France (et même l’Europe) ne dispose que d’une unique usine de production d’acides aminés (Eurolysine anciennement MetEx à Amiens) et dépend à près de 80 % de la Chine. Là encore, une dépendance en remplace une autre … 

L’autonomie dégraderait la balance commerciale…

Le scénario d’affranchissement total de la dépendance au soja décrit par l’Idele, implique l’augmentation des surfaces de prairies et protéagineux. A terres arables égales, cela nécessite de rogner sur la production de céréales, dont les surfaces diminueraient de 13 % en France (comme l’illustrent la figure et le tableau ci-après).

Scénario d’affranchissement de la dépendance au soja importé, d’après les données Idele

L’impact de ce scénario sur la balance commerciale dépend des cours relatifs des céréales et du soja américain. En prenant les données actuelles, l’autonomie protéique impliquerait une dégradation du déficit commercial français de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros, la perte de céréales à exporter venant plus qu’annuler les économies de soja importé…

Par ailleurs, nous pouvons supposer que le passage à un système majoritairement herbager et l’abandon des compléments au soja pour les bovins laitiers entrainerait une baisse de la production. Nous pouvons en effet douter qu’un tel changement de système se fasse à cheptels et performances égales.  

La réalité est toute autre

La dynamique actuelle ne correspond pas aux évolutions décrites dans ce scénario.

D’une part, l’agrandissement des exploitations, l’éclatement des parcellaires et la robotisation de la traite se traduisent jusqu’ici par la baisse du pâturage et l’augmentation des céréales dans la ration. A priori il n’est d’ailleurs pas dans l’intérêt des filières céréalières et de l’alimentation animale de réduire drastiquement la part des aliments composés au profit de l’herbe.

Aujourd’hui pour réduire la dépendance, le secteur vise la réduction de la part du soja dans les aliments, sans pour autant s’en passer intégralement : tourteaux d’oléagineux français, amélioration de la teneur en protéines des céréales, complémentation …

Tout en travaillant à la production de protéines végétales locales … ce qui sera l’objet du prochain et dernier article de cette série.