Stratégie industrielle Intermarché-Agromousquetaires : il y a un loup…
Entre grandes promesses sur l’évolution de son offre en magasins et cessions d’usines de sa filiale Agromousquetaires, comment s’explique cette stratégie industrielle et commerciale déstabilisante ? Des indices semés par le groupe ces dernières années permettent de tirer le fil…
Le 10 juin 2024, le Groupement Les Mousquetaires célébrait les cinquante ans d’Agromousquetaires, sa filiale industrielle. À cette occasion, le patron du groupement s’exprimait sur les rumeurs de cession des usines bretonnes Capitaine Cook et Sveltic :
Ce sont des produits ultra-transformés et ce n’est pas forcément la stratégie que l’on souhaite développer
Thierry Cotillard, président du Groupement Les Mousquetaires
Et le même de renchérir :
Nous voulons nous recentrer sur les produits bruts et le végétal
Thierry Cotillard, président du Groupement Les Mousquetaires
Cette stratégie de la troisième enseigne de distribution en France est fort louable dans un contexte de lutte contre la malbouffe. Ce qui se cache aussi derrière ces effets d’annonce, c’est une dégradation chronique de la filiale Agromousquetaires.
Des cessions en pagaille chez Agromousquetaires
En mai 2025, la carte des huit cessions actées ou à venir dans le groupe est parue :

La Bretagne est particulièrement concernée avec trois sites. Dans les produits de la mer, Capitaine Houat à Lanester (56) et Capitaine Cook à Clohars Carnoët (29). Dans les plats préparés, Sveltic à Laillé (35) qui appartient désormais au groupe belge What’s Cooking. En novembre 2025, le patron de ce dernier annonçait une bonne nouvelle : les effectifs du site vont augmenter de 20 %.
Ces cessions s’ajoutent à celles qu’a connues Agromousquetaires depuis 2017 :

La situation d’Agromousquetaires s’est progressivement affaiblie
Ce qui s’observe aujourd’hui est d’abord le résultat d’un sous-investissement chronique. Interrogé en juin 2024 par LSA, un délégué syndical déclarait :
« Le montant des investissements a baissé de 120 millions d’euros par an à une enveloppe de 90 millions aujourd’hui. »
Jean-Pierre Ramel, délégué syndical Force Ouvrière
Conséquences prévisibles :
« Les usines sont saturées parce que beaucoup ne sont pas entretenues depuis des années. […] Certains pôles accusent de gros problèmes de rentabilité. Les usines sont vieillissantes et saturées. Plutôt que d’investir, Agromousquetaires multiplie les appels d’offres pour sous-traiter une partie de la production »
Jean-Pierre Ramel, délégué syndical Force Ouvrière
À ce sujet, Thierry Cotillard déclarait en juin 2024 :
« Sur 6 000 lignes de production, nous en externalisons 150. Elles ne portent pas sur les plus gros volumes, mais correspondent à des produits que nous vendons moins. […] Sur les marchés où nous ne pouvons pas atteindre la taille critique, nous préférons nouer des partenariats ou des joint-ventures(1).»
Le résultat d’exploitation d’Agromousquetaires témoigne de l’étendue des dégâts : 23,3 millions d’euros (M€) au lieu des 45,8 M€ attendus en 2023. À l’échelle des usines, Capitaine Houat termine la même année à -22 M€ au lieu d’une prévision à -11 M€. La flottille de pêche Scapêche affiche -6,6 M€ au lieu des -4,8 M€ prévus.
Le commerçant met sous pression le producteur
Dans le maillon transformation, les restructurations industrielles vont donc bon train. En aval, dans la distribution, la situation est d’autant plus féroce que le secteur est très médiatisé.
En à peine un an et demi, le groupe Les Mousquetaires a mis la main sur plus de 270 magasins Casino, Carrefour et Colruyt. Par ailleurs, il s’apprête à franchiser 294 magasins Auchan sous bannière Intermarché et Netto. Le groupe Auchan conservera l’exploitation de ses établissements.
L’objectif du troisième groupe de distribution français est de taille. Il souhaite passer de 17,5 % de parts de marché en 2025 à 20 % d’ici 2028. De quoi talonner Carrefour qui est aujourd’hui en deuxième place avec 21,6 %. Pour y arriver, le groupe compte également sur l’ouverture de plus de 200 magasins de proximité dans les cinq ans.
Ce renforcement spectaculaire du pôle distribution engage Agromousquetaires à augmenter la cadence pour fournir les nouveaux magasins en produits sous marques de distributeurs. Pour couvrir l’intégration des ex-Casino et ex-Auchan, le besoin d’augmentation de la production serait a minima de 35 %, sans compter les ex-Colruyt…
Un recentrage industriel inévitable
Tout cela concourt à ce que le groupe se décide à céder les usines qui seraient éloignées des bassins de production de matières premières et qui ne seraient pas suffisamment compétitives. Ces critères épargnent les outils bretons en bœuf et en porc.
Un grand plan d’investissement a été décidé pour renforcer les outils restants. 750 millions d’euros sur cinq ans annoncés en 2024 et 2025, dont plusieurs dizaines de millions pour l’abattage et la découpe de viande bovine.
Par ailleurs, la décision a été prise de conserver le pôle pêche Scapêche pour se différencier des concurrents :
« C’est un pôle déficitaire […] mais il ne faut pas analyser la filière mer sous le seul prisme économique. C’est le prix à payer pour la sécurisation de l’approvisionnement »
Thierry Cotillard, président du groupement Les Mousquetaires
De « nouveaux » engagements dans l’air du temps
Pour plaire aux consommateurs et faire passer la pilule auprès de ses équipes, Intermarché affiche donc des ambitions en phase avec les enjeux de notre époque :
« Notre développement vise aussi à moins concentrer nos usines en Bretagne et à en avoir dans le Sud. La décarbonation de la logistique passe aussi par cela »
Thierry Cotillard, président du groupement Les Mousquetaires
En parallèle, le groupe a créé l’association Agrimousquetaires fin 2023 et l’a dotée en 2024 d’une enveloppe de 1 million d’euros pour « accompagner les filières agricoles dans leur évolution vers un modèle plus responsable et durable ». Les actions envisagées viendront en soutien de l’installation de jeunes agriculteurs, de l’amélioration des conditions de travail et des économies d’énergie.
Enfin, au-delà de sa gentille fable, le clip de Noël 2025 devenu culte montre un loup qui cueille des produits (végétaux) frais et les cuisine lui-même. Le groupe veut ainsi renforcer son image auprès des consommateurs sur le « Mieux manger », à côté de ses efforts pour améliorer les recettes de ses produits sous marque distributeur.

Face aux difficultés d’Agromousquetaires, le groupe Les Mousquetaires fait donc contre mauvaise fortune, bon ♥ !
- Joint-venture ou coentreprise : accord passé entre deux ou plusieurs entreprises qui acceptent de poursuivre ensemble un but précis pour une durée limitée, comme l’exploitation d’un site de production en commun. ↩︎