En juin 2026, l’État et le groupe Avril annoncent un nouvel investissement au capital d’Eurolysine, unique fabricant français et européen de lysine, acide aminé essentiel. Une opération destinée à préserver cette production indispensable à l’élevage de la concurrence prédatrice chinoise.

De l’essentialité des acides aminés

Un peu de biochimie nutritionnelle. Les acides aminés sont les molécules azotées élémentaires constitutives des protéines. Ceux que les animaux ne peuvent synthétiser eux-mêmes sont dits essentiels et doivent être apportés par l’alimentation.

Optimiser au maximum l’efficacité alimentaire des aliments implique d’apporter les différents acides aminés à la juste dose.  Si un acide aminé, qu’on appelle limitant, n’est pas apporté en quantité suffisante, la croissance ne peut plus progresser et l’animal ne valorise pas entièrement les autres acides aminés qui seront rejetés dans leurs déjections (synonyme de pertes d’azote). Augmenter les apports en acides aminés limitants améliore donc les performances zootechniques. Une logique nutritionnelle illustrée par l’image du « tonneau de Liebig ». La lysine en particulier est le premier acide aminé limitant dans l’alimentation du porc, et le deuxième pour la volaille derrière la méthionine.

Le tonneau de Liebig, illustration du concept d’acide aminé limitant. Supplémenter en lysine permet d’augmenter la croissance (représentée par le niveau de l’eau)

Plus de lysine c’est moins de soja

L’équilibre de la ration alimentaire des animaux d’élevage est donc un enjeu pour améliorer la valorisation de l’aliment (via une baisse de l’indice de consommation) et donc diminuer l’empreinte carbone et les rejets azotés.

Son profil en acides aminés bien équilibré par rapport aux besoins (et en particulier riche en lysine) fait du tourteau de soja une source de protéines de qualité pour l’alimentation des porcs et volailles. Son utilisation dans la filière porcine a pu être réduite depuis une vingtaine d’années, en substituant du tourteau de soja par du colza et en supplémentant la ration en lysine de synthèse, dont la fabrication s’est massifiée dans les années 1990-2000.

La lysine est donc essentielle à la réduction des importations de soja. Sans acides aminés de synthèse, ce serait le retour de centaines de milliers de tonnes de soja d’importation. Leur importance est reconnue dans le plan Protéines présenté par la Commission en juillet 2026.

La Chine de loin premier exportateur d’acides aminés

Problème, l’Union européenne est fortement dépendante des importations en provenance de Chine. 72 % des 435 000 t de lysine utilisées dans l’UE en 2023 sont importées de Chine. Tous confondus, 80 % des acides aminés dans l’UE viennent de Chine.

La production de la Chine est croissante depuis dix ans, d’abord afin de réduire sa dépendance au soja américain, puis dans un but d’export. Le pays produit désormais plus de 3 millions de tonnes de lysine, mais n’en consomme que 300 000 t, laissant un large excédent pour l’exportation.

 
Répartition de la production mondiale des principaux acides aminés en 2023

Il faut sauver Eurolysine

En 2024, l’usine MetEx à Amiens, dernière productrice de lysine en Europe, est mise en difficulté par la hausse de ses coûts de production (énergie et matières premières dont le sucre) alors que la concurrence chinoise tire les prix vers le bas. Placée en redressement judiciaire, elle est finalement reprise par le groupe Avril (actif dans la nutrition animale avec sa filiale Sanders), qui tient à préserver cette production stratégique sur le sol français et européen. L’État entre également au capital via BPI France, à 45 %.

Avril investit 130 M€ sur cinq ans dans la nouvellement nommée Eurolysine. La capacité de production triple en trois ans visant les 100 000 t d’acides aminés. L’usine produit une grande majorité de lysine mais aussi de la valine et du tryptophane.

Une concurrence chinoise déloyale

Mais la concurrence de la Chine est toujours là, soupçonnée de vendre en deçà de ses coûts de production (dumping). Suite à une plainte déposée par Eurolysine, une enquête de la Commission européenne conclut que la Chine fait bien du dumping. Bien que les capacités de production d’Eurolysine couvriraient un cinquième des besoins européens en lysine, l’enquête établit que sa part du marché en volume est passée de 10-14 % à seulement 2 %, tandis que la part de la Chine se rapproche de 80 %.

Des droits de douane anti-dumping sont instaurés, de manière provisoire en janvier 2025 puis définitive en juillet 2025. Ces droits s’élèvent de 47,7 % à 58,3 % selon les fabricants chinois. Les fabricants d’aliment français se disent prêt à payer ce surcoût et à le répercuter sur leurs prix (+ 4 à 5 €/t d’aliment) pour sauver Eurolysine. Car si on laissait Eurolysine fermer, la Chine se retrouverait en position de quasi monopole et se mettrait probablement à augmenter ses prix.

D’autres acides aminés sont concernés : des droits définitifs sont appliqués à la valine en février 2026, une enquête est ouverte concernant le tryptophane… L’UE compte plusieurs sites de production de méthionine mais le développement récent des capacités asiatiques fait craindre une dégradation de la position européenne.

La Chine poursuit son dumping malgré les droits de douane

Malgré l’instauration des droits de douane, début 2026, la lysine est à un cours historiquement bas, 30 % moins chère qu’en janvier 2025. Les Chinois ont manifestement baissé leurs prix de manière à absorber la totalité des droits anti-dumping, afin de maintenir leur position sur le marché européen. Une stratégie de conquête et d’étouffement de la concurrence que le géant asiatique emploie du reste dans d’autres secteurs économiques…

La part de marché de la lysine de Chine a reculé grâce aux droits anti-dumping, mais elle reste de 60 à 70 %. Les prix européens sont donc toujours définis par les Chinois

Nicolas Martin, responsable Affaires publiques à Eurolysine

Eurolysine enregistre 23 M€ de pertes en 2025 malgré un chiffre d’affaires en hausse. Le site performant tourne pourtant à plein régime. Eurolysine dépose une nouvelle plainte et une enquête anti-absorption de droits est ouverte par la Commission. Pour rétablir une situation plus équitable, Eurolysine réclame des droits de minimum 80 %. Et plaide pour un renforcement des normes s’appliquant aux importations : les produits chinois sont en effet moins purs et bien plus carbonés (2 kgC02/kg lysine en France, 10 kgC02 en Chine).

C’est dans ce contexte qu’Avril et l’État lèvent 70 M€ au capital d’Eurolysine en juin 2026 pour la maintenir à flots le temps que l’enquête rende son verdict.

Pour une politique industrielle européenne

Il est nécessaire de s’interroger sur la mise en place d’une politique industrielle européenne plus ambitieuse, favorisant une production locale de ces nutriments indispensables notamment aux productions animales.

Communiqué commun des fabricants d’aliment, février 2025

Les fabricants d’aliments demandent que les acides aminés soient reconnus comme matières critiques. La dépendance européenne à la Chine concerne également certains autres ingrédients indispensables à l’alimentation animale, notamment plusieurs vitamines indispensables. Comme quoi la souveraineté alimentaire se joue aussi dans des usines de chimie.

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Photo de Alban Krauffel
Alban Krauffel
Chargé de mission Economie - Emploi, référent volailles de chair, nutrition animale, grandes cultures, bio et circuits courts

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