« Cartel du bio », un bouleversement de la distribution spécialisée ?  

L’Autorité de la Concurrence (ADLC) a sanctionné une entente de plusieurs années entre distributeurs spécialisés de produits bio. Une pratique anticoncurrentielle visant à maintenir des prix plus élevés dans la distribution spécialisée qu’en grandes surfaces généralistes. Cet évènement va-t-il bouleverser le marché de la distribution bio ?  

On appelle cartel un regroupement d’entreprises qui s’accordent de manière illicite pour maîtriser la concurrence sur un marché.  

Un précédent a déjà fait du bruit dans le monde de l’agroalimentaire : le « cartel du yaourt ». En 2015, onze industriels des produits laitiers étaient sanctionnés (192 M€ au total) pour avoir défini en commun les prix proposés dans leurs réponses aux appels d’offre des enseignes de la GMS pour leurs marques distributeur. Cela afin de se partager le marché de manière concertée et relever les prix par rapport à une situation concurrentielle.  

Segmenter les circuits de distribution …

C’est une amende de 12,67 millions d’euros au total que l’Autorité a infligée au « cartel de la bio » pour une entente qualifiée d’« unique, complexe et continue » sept années durant. Sont concernés : le Synadis Bio (syndicat des distributeurs spécialisés comme Biocoop et Naturalia), les Comptoirs de la Bio (propriété d’Agromousquetaires) et Greenweez (e-commerce bio détenu par Carrefour).  

Tout commence en 2016 lorsque la grande distribution généraliste devient le premier circuit de distribution du marché bio et en même temps commence à développer des filiales spécialisées bio.  

Source : ANDI / Agence Bio

Les enseignes spécialisées regroupées dans le Synadis se sont alors entendues pour faire en sorte que les marques distribuées dans leurs magasins ne soient pas présentes en magasins généralistes. En 2018 le règlement intérieur du Synadis Bio impose à ses adhérents un « principe de segmentation des marques par circuit de distribution » : au moins 95 % des produits doivent être exclusivement distribués en magasins bio et absents des grandes surfaces généralistes.  

… pour éviter la comparaison des prix

L’intérêt : le consommateur ne peut pas comparer les prix entre les deux circuits de distribution, comme on n’y trouve pas exactement les mêmes produits. Des compte-rendus de conseil d’administration du Synadis Bio témoignent explicitement de préoccupations relatives à la « comparabilité des prix entre circuits »…  

Selon l’ADLC, cette segmentation représente une entrave à la concurrence, au détriment des consommateurs. A produits équivalents, les prix dans les magasins spécialisés sont environ 30 % plus élevés que dans les rayons bio des grandes surfaces.  

Des contraintes pour les fournisseurs

Les enseignes adhérentes du Synadis Bio ont défendu à leurs fournisseurs de vendre à la distribution généraliste. L’ADLC relève que certains ont donc créé deux marques pour le même produit, l’une pour les magasins bio, l’autre pour les GMS. 

Le Synadis Bio, qui a écopé de l’amende la plus lourde (10 millions d’€), va faire appel. Le syndicat avance la « défense d’un modèle économique spécifique » et rappelle que des fournisseurs sont souvent de fait à l’origine de la segmentation, n’ayant pas assez de volumes pour fournir des supermarchés.  

Des conséquences limitées en rayons

L’Autorité de la Concurrence a exigé la suppression de l’obligation de segmentation des marques dans le règlement du Synadis. Est-ce donc la fin du cloisonnement strict des deux circuits ?  

Boris Ruy, avocat spécialisé dans la distribution, déclare à LSA :

La décision ne remet absolument pas en question la possibilité des enseignes de structurer leur assortiment en fonction des circuits […]. Simplement, il ne peut pas y avoir de parallélisme concerté entre les pratiques des uns et des autres.

Les différents magasins spécialisés bio peuvent donc continuer chacun de leur côté à ne proposer que des produits absents des GMS. On pourra dorénavant trouver des mêmes produits en magasins bio et généralistes, mais il n’y aura sans doute pas de changement d’ampleur dans les linéaires.   

Vers davantage de concurrence entre les distributeurs

Cela dit la grande distribution pourrait en profiter pour reconquérir des parts de marché, alors qu’elle est passée en 2025 sous la barre des 50 % du marché bio en valeur. Par exemple, en ajoutant de nouvelles références présentes également chez les spécialisés, mais à moins cher.  

Ainsi le marché du bio pourrait devenir davantage concurrentiel, entrainant certaines baisses de prix en magasins spécialisés. La distribution bio spécialisée peut-elle se le permettre ?  

Après plusieurs années moroses avec de multiples fermetures de magasins, la distribution spécialisées est actuellement en pleine croissance et souhaite démultiplier les points de vente à travers le pays. Par ailleurs, des baisses de prix entrainent un surplus de consommation. On peut alors raisonnablement penser qu’une légère baisse de prix ne mettra pas en péril l’avenir de la distribution bio spécialisée.  

Pression sur les fournisseurs bio ?

Une concurrence forte entre distributeurs peut conduire à des pressions à la baisse des prix d’achat aux fournisseurs, comme on l’observe dans la distribution généraliste.  

Mais la conjoncture actuelle ne s’y prête pas. En ce début 2026, l’offre bio peine à satisfaire une demande qui repart. Dans ce contexte, l’heure est à la sécurisation des approvisionnements par exemple via des contractualisations pluriannuelles. Une pression à la baisse des prix ne saurait encourager la production à repartir à la hausse, bien au contraire.