Une grande distribution très concentrée, la concurrence croissante aux échelles nationales puis internationales et les incitations des milieux politiques et économiques sous-tendent la dynamique de concentration dans l’agroalimentaire. Quels en sont les impacts pour les filières agricoles et les acteurs des territoires ? Retrouvez la suite de l’analyse de Nicolas Portier, professeur à Science Po.
L’agriculture au même titre que le reste
En parallèle de la concentration en aval des filières alimentaires, le maillon agricole est lui-même concerné. « Pour les exploitations agricoles, il y a d’abord la concentration spatiale qui interpelle ». C’est par exemple le cas de l’élevage en Bretagne et dans les Pays-de-la-Loire. Couplé à l’agrandissement des exploitations – « qui entraîne une accumulation de capital et crée des barrières à l’entrée infranchissables pour la nouvelle génération » – ces dynamiques produisent des effets concrets sur le tissu économique des territoires.
« [En 2024] quand Lactalis décide de réduire sa collecte de lait, on voit les difficultés que cela a généré » pour des élevages dans l’Ouest, faute pour certains de ne pouvoir pas retrouver un autre collecteur sur le même territoire (voir notre article à ce sujet). Nicolas Portier cite enfin les conséquences environnementales de ces choix : « des risques de fragilisation des sols et des milieux, de manque de diversité, de disparition des systèmes polycultures-polyélevages ».
Un rapport de force déséquilibré
L’enjeu est aussi sur le pouvoir de fixation des prix, donc le rapport de force entre maillons. Nicolas Portier évoque ainsi « un modèle désinflationniste qui finit par être un modèle de cannibalisation croisée dans les chaînes de valeur ». La grande distribution est souvent pointée du doigt pour ses pratiques déloyales envers ses fournisseurs, mais dans le même temps, le maintien d’un faible coût de l’alimentation est recherché par les pouvoirs publics.
Dans cette situation paradoxale, « les transformateurs au milieu essayent de ne pas être écrabouillés et ils répercutent, c’est donc la production qui prend ». Nicolas Portier tient tout de même à ne pas noircir tout le tableau : « peut-être que ces entreprises vont se dire que face à un fournisseur en difficulté, elles vont faire de la péréquation parce qu’elles peuvent avoir un îlot de perte dans un océan de profit, et peuvent donc absorber ce choc ».
Les oligopoles dans la tourmente
C’est que groupes de grande distribution et entreprises agroalimentaires doivent trouver des réponses face à une remise en question existentielle de leurs fondements. La grande distribution, confronté à la fragilisation de son modèle historique, essaie de se réinventer : « elle est en train d’intégrer la transformation et devient déterminante sur les marchés ».
Les entreprises agroalimentaires, elles, « ont besoin d’être assez grosses pour diversifier leurs sources de revenus : être monoproduit par les temps qui courent, c’est difficile ». Pour y arriver, les groupes agroalimentaires misent beaucoup sur la croissance externe et comptent sur ce que l’on appelle la « frange concurrentielle » : un ensemble de PME et de start-up innovantes qui servent de « têtes chercheuses » sur les marchés[1]. Les grands groupes, qui s’épargnent la prise de risque et l’investissement initial en recherche et développement, viennent y trouver des opportunités à potentiel qui ont développé un modèle économique relativement viable. Du côté des fondateurs, les quelques-uns qui ont réussi à survivre sont satisfaits de vendre pour s’adosser à des réseaux déjà organisés ou pour repartir sur le développement d’un nouveau concept[2].
Des territoires sous tutelle économique
Des élus locaux témoignent d’un changement dans les relations avec les entreprises de leur territoire qui n’ont plus à voir avec le capitalisme familial d’autrefois. « Une fois que le pouvoir de décision est complètement parti et que vous n’avez plus qu’un chef d’établissement de passage, vous n’êtes plus du tout dans la même relation ». Une forme d’impermanence et de distanciation s’installe: « Les élus savent très bien que quand un groupe familial vend son affaire, le premier qui reprend peut être sympa mais derrière il y en aura un deuxième, un troisième, et au bout d’un moment vous serez gérés depuis Paris ». Cette distanciation conduit à ce que vie et avis du territoire ne soient plus considérés : « Pour les décisions, il n’y aura même aucune remontée d’information, elles se feront uniquement en regardant les livres de comptes ».
Une perte de pouvoir de décision aussi sur la restauration collective
Autre illustration de la perte de pouvoir décisionnel des territoires : « c’est l’exemple une métropole ou une communauté de communes qui essaie de faire son plan alimentaire territorial, en travaillant les circuits courts, avec toute la puissance de feu de la restauration collective. Elle va voir les principaux lieux de restauration collective, comme le Crous ou encore un établissement d’un groupe hospitalier majeur à l’échelle nationale. Celui-ci passe déjà des accords commerciaux nationaux avec un grand acteur de la restauration collective ». Malgré les engagements pris par ce dernier pour un approvisionnement local de ses cuisines, la mise en œuvre effective et significative de cet engagement semble délicate, voire impossible, compte tenu des spécificités locales des territoires concernés.
Cette mécanique de prise de distance de la décision par rapport aux territoires questionne Nicolas Portier : « Aujourd’hui, il est difficile de savoir dans quelle mesure les systèmes économiques régionaux sont maintenant réencastrés[4] sur de plus grandes échelles avec la montée des groupes mondiaux et comment la décision est en train aussi de s’évaporer petit à petit ».
Pour aller plus loin sur notre blog AgriEco :
- Des groupes agro-alimentaires en quête de croissance, novembre 2023
- [Abattoirs] « Une concentration qui n’est pas sans risque » dans Fermeture d’abattoirs en France : quel rôle des pouvoirs publics ?, août 2025
- [Légumes pour l’industrie] « Une filière bretonne des légumes conserves et surgelée déjà concentrée » dans Du mouvement dans la filière des légumes conserves et surgelés, mai 2025
- [Volaille] « Quelles conséquences sur les équilibres de la volaille française ? » dans LDC rachète France Poultry : vers la fin du poulet grand export, mars 2026
- [Volaille] « Une trop forte concentration ? » dans La Cour des comptes sur la volaille française : plus de questions que de réponses, octobre 2024
- [Grande distribution] « Les conséquences d’une telle reprise » dans Reprise de Casino : quelles conséquences ?, janvier 2024
[1] C’est-à-dire qu’elles innovent Lire à sujet Le dynamisme et les visages du néo-entrepreneuriat, Nicolas Portier, 2024, Blog Regard(s) d’expert(s) de la Caisse des dépôts
[2] Ce que Nicolas Portier appelle les serial entrepreneurs.
[3] Nicolas Portier a été délégué général d’Intercommunalités de France de 2004 à 2021
[4] Nicolas Portier évoque « une recentralisation progressive des lieux décisionnels [qui] contribue à la « recolonisation » latente des économies régionales (pour faire allusion à un rapport célèbre de Michel Rocard qui a préparé la décentralisation) » (p. 10) dans Les territoires aux défis de la concentration des entreprises (lien de téléchargement), 2025, Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts
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