La concentration dans les filières agroalimentaires en Bretagne est un processus installé depuis plusieurs décennies. Elle a redessiné le fonctionnement de notre économie et par conséquent la physionomie de notre agriculture. Quelles en ont été les dynamiques sous-jacentes ? Le point de vue de Nicolas Portier, professeur à Science Po, sur ce phénomène particulièrement prégnant au sein des filières alimentaires bretonnes.

La Bretagne a été un berceau de la concentration au sein des filières agroalimentaires. « Beaucoup de figures bretonnes ont créé de très belles ETI qui sont devenues des grands groupes » souligne Nicolas Portier. Aux côtés de ceux-ci, les coopératives se sont structurées. Aujourd’hui, les grands groupes coopératifs qui en émanent « se sont fortement déformés par rapport à ce qu’ils ont été historiquement » : par fusions et élargissement du périmètre géographique, ils ont largement débordé de leur périmètre initial. Ainsi, au fil « des changements de génération, des transmissions et des concentrations, la base historique des ETI et des coopératives est devenue un lointain souvenir. »

Le miracle breton aura été de créer toutes ces chaînes de valeurs de la production de la matière première à la transformation par l’agroalimentaire selon Nicolas Portier. L’expert pointe aussi une spécificité régionale : « La force de l’Ouest, que ce soit en Bretagne ou dans les Pays-de-la-Loire, c’est l’attachement à un modèle familial avec des acteurs très ancrés par une identité d’attachement qui se perpétue ».

Plusieurs moteurs à cette concentration

La puissance du modèle agricole breton est venue « d’un effet d’entraînement croisé de la métropole sur les autres territoires qui aura était vertueux économiquement », explique Nicolas Portier. Pour commencer, « le maillage urbain assez polycentrique de la Bretagne faisait qu’il y avait des pôles de services, des liens, des connexions au milieu des campagnes. Et en retour, l’économie rennaise vivait beaucoup sur les activités financières liées aux campagnes. La réussite scolaire et universitaire des Bretons a aussi beaucoup porté la Bretagne ».

Désormais, on assiste à « des logiques de concentrations qui en appellent d’autres ». Par les négociations, « c’est la grande distribution qui a imposé aux groupes agroalimentaires d’être forts ». Le référencement dans la grande distribution et les effets de volume ont eu « des effets concentrateurs extrêmement puissants » sur l’amont. « Si vous n’êtes plus référencé, vous ne pouvez plus négocier ». Selon Nicolas Portier, « la grande distribution a comprimé les prix, incitée par les pouvoirs publics qui étaient obsédés par la désinflation au tournant des années 2000, lors de la création de l’euro ». Ils ont donc donné « un feu vert au caractère disciplinaire des pratiques de la grande distribution » [sur l’économie des filières agroalimentaires].

C’est le pilotage par l’aval : la concentration a remonté les filières, elle est partie du maillon agroalimentaire et elle est à l’œuvre aujourd’hui dans le maillon agricole. La grande distribution est aussi à la manœuvre directement dans l’amont via ses marques de distributeurs pour lesquelles elle met en place « des deals compliqués avec les transformateurs ».

Créer des champions ?

L’agriculture française, c’est aussi « le pétrole vert de la France ». Elle a longtemps été contributeur net des soldes commerciaux français, ce qui était la fierté du monde agricole. Ça a été « à l’origine de la constitution des groupes français mondialisés et de nos grandes coopératives qui ont changé de dimension » : là où ils étaient présents commercialement dans quatre pays, ils sont maintenant actifs dans soixante-dix. Aujourd’hui, l’idée est de faire des champions européens : « On pensait qu’ils étaient déjà constitués depuis les années 2000, mais finalement il s’agissait plutôt d’oligopoles nationaux ».

Cette idée d’avoir des champions se retrouve, dans le système centralisé français, « dans l’entre-soi des lieux de décision entre élites politiques et économiques » et avec « une industrie bancaire et un marché des fusions-acquisitions très actifs ». « Cela fait qu’en France, on est allé assez loin dans le modèle anglo-saxon de financiarisation [de l’économie] ». Trop loin peut-être : « Il faudrait que les pouvoirs publics arrêtent de promouvoir la concentration » par des systèmes fiscaux – comme la déductibilité des intérêts d’emprunt – et des politiques de taux d’intérêt parfois quasiment négatifs. Parce qu’on stimule la croissance par endettement, ce qui peut entretenir la spéculation. « Chacun vient extraire sa marge pour rémunérer des services exorbitants, de la bureaucratie privée et des transactions de groupe ». Tout ce système « est dangereux parce que cela finit par ressembler à une bulle financière ».

Des garde-fous existent

« L’Autorité de la concurrence est la dernière barrière ». Si elle a pour mission d’éviter la disparition totale de la concurrence, « les lignes directrices de la communauté politique nationale sur la bonne intensité concurrentielle sont ambiguës ». « Au niveau européen, c’est plus clair, les règles de concurrence sont dans le code génétique de l’UE ». Loin de l’idée d’un grand marché homogène, les régulateurs travaillent à définir des marchés pertinents selon un produit, une clientèle, un territoire donné – « le marché pertinent peut être plus local. C’est une analyse fine ».

Pour aller plus loin sur notre blog Agriéco :

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William Guillo
Chargé de mission Économie - Emploi, référent distribution, consommation et signes officiels de qualité

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