Élevage breton et importations de soja, une dépendance inévitable ? (3/3)

Afin de réduire la dépendance au soja américain, l’Europe et la France souhaitent développer la production de protéines végétales. Une ambition qui fait face à des contraintes fortes, liées à la compétitivité et à la structuration des filières.

Des plans protéines qui peinent à devenir réalité

Le rapport de la Commission Européenne EU Agricultural Outlook 2025-2035, qui est basé sur la poursuite des dynamiques actuelles, table sur une augmentation du soja, des oléagineux et des protéagineux européens de moins de 5 %. Les importations de soja baisseraient, mais principalement du fait de la baisse des cheptels et des gains d’efficacité alimentaire.

Les plans de soutien aux protéines végétales français et européen ont pourtant pour objectif le doublement des surfaces de légumineuses d’ici 2030, soit un million d’hectares supplémentaires en France. Les Conférences de la Souveraineté alimentaire initiées fin 2025 placent le développement de la production et de la transformation de protéines végétales françaises parmi les trois priorités pour les grandes cultures.

Produire du soja en France … et en Bretagne

On produit aujourd’hui en France un peu moins de 400 000 tonnes de soja sur une surface de 150 000 ha, pour un rendement d’environ 2,6 t/ha, plutôt correct bien qu’inférieur aux rendements outre atlantique qui dépassent les 3 t/ha. La culture possède de nombreux atouts agronomiques. En tant que légumineuse, le soja capte l’azote de l’air et permet donc l’économie d’engrais azotés. Globalement les besoins en intrants sont faibles, 30 % des surfaces françaises sont d’ailleurs en agriculture biologique.

Jusqu’ici cette production est concentrée dans le Sud-Ouest et l’Est (cf. figures ci-après). Mais à l’avenir avec le changement climatique, les conditions seront propices à un développement du soja dans le Grand Ouest. Les projets ClimatVeg puis SojaSur, en collaboration avec la Chambre d’Agriculture de Bretagne, se sont notamment penchés sur cette perspective avec comme objectif d’expérimenter des itinéraires techniques, lever les freins à la production et développer des débouchés.

En termes d’infrastructures de transformation, la Bretagne compte l’usine Olga en alimentation humaine, et les usines de trituration de Brest et Montoir (Loire-Atlantique) qui transforment le soja américain directement à leur arrivée sur le continent.

Pas assez compétitif pour l’alimentation animale

Le soja français non OGM dégage davantage de valeur en alimentation humaine (non OGM obligatoire dans l’UE). Or 10 % de la production française de soja actuelle suffisent à fournir la totalité de la demande en alimentation humaine.

En alimentation animale, la compétitivité-prix du tourteau de soja français non OGM (environ 500 €/t) est bien inférieure à l’américain OGM (moins de 400 €/t). Le soja français couvre donc moins de 3 % des besoins de notre élevage. Le non OGM compte pour 6 % de la demande intérieure en soja, alimentée à 26 % par le soja français dans le cadre de filières animales à haute valeur ajoutée.

Cela explique qu’après une bonne croissance dans les années 2010, les surfaces de soja françaises ont atteint un plateau.

Retour en grâce du soja français ?

D’après une étude Sofiproteol (Avril), l’entrée en vigueur du Règlement Déforestation (RDUE) en 2027 entrainera un surcoût estimé à 30 €/t de soja importé. Cela améliorerait la compétitivité relative du soja français en alimentation animale. Par ailleurs, la part des tourteaux non OGM devrait augmenter tandis que la demande globale en soja diminuerait (figure ci-dessous). La part du soja français dans le non OGM pourrait passer de 26 % à 40 % d’ici moins de dix ans.

Avec un point de vigilance : les exigences du RDUE s’appliqueront aussi au soja français, en particulier les contraintes de traçabilité jusqu’à la parcelle de production.

Source : Sofiproteol

Légumineuses : une attractivité encore trop faible

Comme l’illustre la figure ci-dessous, alors que la Bretagne comptait 45 000 hectares de protéagineux (pois, féverole, luzerne, …) au début des années 1990, les surfaces ont chuté à moins de 5 000 ha autour de 2010, avant d’augmenter à nouveau pour atteindre plus de 10 000 ha dans les années 2020. Ce recul des protéines végétales locales s’explique bien sûr par la concurrence du soja importé.

D’après une enquête menée auprès d’éleveurs laitiers du Grand Ouest en 2023, les abandons de la culture de protéagineux par ceux qui l’ont tentée sont essentiellement pour cause de non rentabilité et de manque de références techniques. Les légumineuses ont en effet fait l’objet de relativement peu de recherches en Europe et on dispose encore aujourd’hui d’une faible diversité de semences adaptées.

Les légumineuses promettent des bénéfices de long terme, avec l’économie d’azote et l’amélioration des sols. Mais à court terme, il reste plus rentable pour un agriculteur de semer des céréales que des légumineuses. La marge brute des céréales se situe entre 900 et 1 000 €/ha en moyenne en Bretagne, quand les légumineuses ne dépassent souvent pas les 800 €/ha.

Alors que le niveau actuel des aides couplées de la PAC (campagne 2024 – 2025) se situe autour de 120 €/ha pour les légumineuses, l’Idele préconise un soutien de 200 €/ha, ainsi que des paiements pour services environnementaux (PSE) pour les rendre attractives.

Des filières à construire

L’enjeu est aussi d’incorporer davantage de protéines végétales locales dans l’industrie de l’alimentation animale. Cela nécessite de faire converger les conditions de l’amont et de l’aval.

Côté producteurs, l’assurance de marges sécurisées malgré des rendements variables (par exemple via contractualisation) est un préalable pour se positionner sur ces cultures. Côté industriel, l’incorporation de ces matières premières suppose des volumes suffisants, réguliers et de qualité. Il y a aussi du travail en R&D pour concevoir des formulations laissant une part plus importante à ces protéines locales.

La réussite de la filière luzerne déshydratée